La vie du quartier Neudorf - Deux Rives à Strasbourg
Photo © Geoffray Hedou

La Presqu’île Malraux à Neudorf : un second centre-ville ?

Tout comme le Port du Rhin, elle a connu, en quelques années des transformations significatives. Occupée par des friches industrielles, les Strasbourgeois y voyaient un véritable No Man’s Land coupant le Neudorf et Illkirch du reste de l’agglomération. La presqu’île Malraux, située au cœur de Strasbourg, était devenue une zone portuaire importante à la fin du XIXème siècle, grâce notamment à l’arrivée des premiers bateaux à vapeur.

Le bassin fut rebaptisé “Môle Seegmuller” après l’installation de l’entreprise du même nom qui y occupait une grande partie des bâtiments. Après près d’un siècle d’activité, l’entrepôt Seegmuller arrête progressivement son activité et ferme définitivement ses portes en septembre 2000. Le site tombe en ruine. Afin d’y maintenir une certaine activité avant la restructuration complète du bassin, car des projets de réhabilitation étaient déjà en discussion, le cinéma UGC est inauguré le 29 novembre 2000. Trois ans plus tôt, le conseil municipal de Catherine Trautmann autorisait la création d’un cinéma dont l’une des conditions était l’installation du futur complexe cinématographique dans le bassin. Le groupe Union générale cinématographique (UGC) remporte l’appel d’offres. La création du cinéma sera alors le symbole du remplacement de l’industriel par le culturel qui s’est opéré les années suivantes.


Un bâtiment, un projet

La transformation du bâtiment Seegmuller, le 21/11/2006. Photo ©J.P.Z

Dans le processus de réhabilitation de la presqu’île Malraux, la ville de Strasbourg s’est retrouvée face à un défi de taille. Que faire d’un ancien site industriel situé si proche du centre-ville ? Faut-il tout détruire pour mieux reconstruire ? La Ville a décidé de les conserver et leurs trouver une nouvelle utilité et identité. Six ans après l’inauguration du cinéma, la Presqu’île a vu émerger la Cité de la musique et de la danse. Inaugurée en 2006, ce conservatoire n’a pas remplacé un ancien entrepôt mais il a trouvé sa place dans le décor.
Deux ans plus tard, deux autres projets voient le jour. Le 19 septembre 2008, la médiathèque André Malraux remplace l’un des anciens entrepôts du site. 11 800 mètres carrés de surface, 6 étages et 20 km de rayonnages pour un coût total avoisinant les 65 millions d’euros. Les architectes Jean-Marc Ibos et Myrto Vitart ont conservé l’esprit du bâtiment d’origine tout en le modernisant. Quasiment coup sur coup, le centre commercial Rivetoile ouvre ses portes au public. Alors que la capitale alsacienne était habituée à celui des Halles, c’est dans un tout autre esprit que Rivetoile a été conçu. Six blocs mêlant commerces au rez-de-chaussée et sous-sol et habitations dans la plupart des étages. Pour conserver l’esprit urbain de l’agglomération strasbourgeoise, les bâtiments s’étendent sur la longueur. Les briques rosées qui couvrent les murs du centre s’harmonisent avec l’architecture de l’entrepôt Seegmuller rebaptisé « les Dock’s ».


Une dynamique économique bien enclanchée

Le développement économique de l’îlot n’est pas en reste. Rivetoile qui est au cœur de cette dynamique. Le centre commercial appartient au groupe néerlandais Wereldhave depuis 2014 et a réalisé 120 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016. Plus de six millions de visiteurs ont été enregistrés sur l’année précédente. Son mode de fonctionnement est simple : louer les locaux dont il dispose à des commerces et services et travailler avec eux à travers une communication parfois commune. Florence Feldmann, directrice de Rivetoile, donne ses impressions sur l’implantation du centre à Strasbourg.
“On constate tous les ans que le quartier prend forme. L’ouverture du tram vers l’Allemagne, l’amélioration de l’accessibilité, l’arrivée de nouveaux résidents amènent à l’établissement d’une nouvelle zone de chalandise et c’est comme ça que le centre se développe. Aujourd’hui quand vous demandez aux gens le nom de ce quartier, beaucoup l’associe au nom de Rivetoile”.
Lors des débuts du centre, plusieurs commerces ont connu des difficultés économiques. D’une part, les Strasbourgeois étaient habitués à se rendre au centre-ville pour leurs besoins quotidiens. D’autre part, le quartier n’était pas encore suffisamment développé pour pousser les citadins à s’y rendre régulièrement. Le temps d’adaptation nécessaire à la croissance du quartier a été fatal à certains restaurants et boutiques. Aujourd’hui, si certaines enseignes ferment parfois leurs portes, Rivetoile est tout de même particulièrement attractif. L’exemple parfait est le restaurant KFC qui s’y est installé en 2015 et qui est désormais une des antennes du groupe les plus bénéficiaires de France. “Les performances des enseignes sont très hétérogènes. De manière générale, on travaille sur une clientèle qui est moindre en termes de trafic que celle du centre-ville mais sur des plus gros paniers moyens. Vous avez des enseignes qui, au niveau national, ont des difficultés et elles connaissent les mêmes difficultés sur Rivetoile malheureusement. Il n’y a pas de problèmes structurels liés au site, c’est toujours une question d’adéquation entre le positionnement d’un centre commercial et les performances d’une enseigne à un instant T et ensuite la mise en oeuvre dans le magasin par une équipe. Tout cela peut expliquer qu’il y a des échos très différents dans le centre”.


Une vie sociale qui se consolide

Inauguration de la place Jeanne Helbling avec le maire de Strasbourg et les habitants de la Presqu’île. Photo ©AREM

Après Rivetoile, le cinéma, la Cité de la musique et de la danse et la médiathèque Malraux,
la transformation du bassin s’est poursuivie avec la restructuration en 2014, des deux derniers bâtiments Seegmuller. L’un accueille accueille aujourd’hui des bureaux et des commerces mais également une école, le Shadok (espace dédié au numérique) et 68 logements. L’autre (la tour Seegmuller, ancien silo à grain) joue un tout autre rôle depuis fin 2015. Elle est désormais appelée Maison universitaire internationale et met à disposition 170 studios pour les étudiants étrangers participants à des échanges.
Avec l’offre importante de logements dans le bassin, la ville espère y voir éclore une véritable vie de quartier. C’est le cas depuis 2010 avec la création de l’association des Résidents Étoile-Malraux (AREM). Créée par un groupe de copropriétaires, elle compte une centaine d’adhérents et espère en intégrer encore davantage avec l’arrivée des occupants des nouveaux logements des tours Black Swans. L’objectif étant de s’impliquer dans l’évolution du territoire comme ce fut le cas lorsque l’association s’est opposée au projet de construction d’une tour à la place Hebling. “La place Helbling, c’est notre plus belle victoire. Elle devait être construite, on s’est battu et aujourd’hui elle n’est pas construite. Pour nous c’est le centre de ce quartier. On s’est dit qu’on allait se battre pour qu’elle soit végétalisée et on va la faire vivre ”, réagit Alain Kossak, président de l’AREM et propriétaire d’un appartement dans le quartier.

Les Black Swans, ces trois tours hautes de 50 mètres situées derrière les Docks, achèvent donc l’aménagement de la presqu’île. C’est le dernier mais aussi le plus gros projet du site. Les bâtiments, qui rappellent le corps d’un cygne, changent le décor du quartier par son modernisme architectural et ses couleurs noire, bleue et rouge. L’ensemble immobilier accueillera à terme un hôtel qui sera inaugurée ce mois de novembre, une multitude de commerces mais surtout un grand nombre de nouveaux résidents puisqu’il y aura, sur l’ensemble des Black Swans, 496 logements répartis notamment dans des résidences étudiantes et séniors.

Des logements sociaux y sont également proposés. L’Offre Neudorf a rencontré plusieurs habitants de la presqu’île, dont Ricardo Castaneda et sa compagne Véronique, qui vivent dans un des bâtiments de Rivetoile considéré comme un logement social. Si les appartements y sont plus petits que dans les immeubles voisins, aucune différence n’est visible de l’extérieur. Le couple s’estime chanceux. “On était motivés pour venir ici grâce à tout ce qu’il y a autour. Il y a absolument tout. Autoroute, médiathèque, cinéma, tous les commerces… . On est heureux ici. On a tout sous la main.”

Les voies d’accès à la presqu’île ont également beaucoup évolué depuis le début du projet. Des pistes cyclables l’entourent entièrement et des passerelles pour piétons permettent de se déplacer facilement d’un bout à l’autre du site. Côté transport en commun, le site est desservi par quatre lignes différentes de tram et d’une ligne de bus. Il côtoie également de très près la gare routière de Strasbourg, place de l’Etoile où accostent plusieurs bus touristiques européens.


La culture, les loisirs et les nuisances

Le regroupement de La presqu’île a une particularité quasiment unique en France. L’îlot est un regroupement de structures culturelles. Le cinéma, la Cité de la musique et de la danse, la médiathèque, l’école supérieure dans les Docks auxquels il est possible d’ajouter le Shadok ou encore la Maison universitaire internationale. La culture omniprésente attire bon nombre de Strasbourgeois, de tout âge et de toute catégorie sociale. Depuis 2009, une plage urbaine s’installe tous les étés sur le parvis de la Médiathèque et des animations et des activités y sont proposées. Les nuisances nocturnes font leurs premières apparitions dans le quartier Malraux. En cause, l’arrivée de la péniche-bar Le Barco Latino, qui s’est installée devant la médiathèque. Anciennement située sur le quai des Bateliers, la péniche a dû déménager à cause des travaux qui y sont réalisés. Si Le Barco Latino est le premier établissement à rejoindre le bassin, de nombreuses demandes d’emplacements sont faites régulièrement auprès des services de la ville. Le cabaret Onirique, une péniche à spectacles y est attendu ce novembre.
Certains habitants ont confié entendre le bruit en provenance du nouveau bar qui se réverbère sur la façade de la médiathèque. Ce sont les clients qui en sortent qui posent problème. Souvent éméchés et en groupe, difficile pour certains d’être discrets à des heures tardives. Les avis divergent chez les résidents quant à la mise en place d’une vie nocturne dans le quartier. Cette idée pourrait attirer de nombreux Strasbourgeois sur la presqu’île mais aussi faire fuir certains habitants des lieux. Alain Jund, adjoint au maire en charge de l’urbanisme, s’est exprimé sur le sujet dans un entretien accordé à L’Offre Neudorf : “Il faut que ce quartier continue à être à la fois un quartier d’habitation et un quartier d’activités. (…) Je pense qu’on a été un petit peu trop vite sur Malraux. Sur cette question de cohabitation (entre les péniche-bars et les résidents), il faudra faire le bilan au bout d’un an pour voir comment les choses se passent.
On n’a pas été suffisamment attentifs (…) sur cette question de la cohabitation. Je pense qu’il y a des choses qui n’ont pas été mesurées, notamment les questions de réverbération sur la médiathèque. J’aurais souhaité qu’on en discute un peu plus préalablement, et on n’a pas pu le faire, avec les habitants du quartier, notamment avec l’AREM ”. Alain Kossak regrette également l’absence de communication de la ville autour des établissements de nuit : “ Le conseil de quartier a été très choqué parce qu’on (la ville) nous interroge pour des changements de pots de fleurs et des choses comme cela et là, alors que c’est quand même l’évolution d’un quartier, cela n’a même pas été évoqué.
On pense que la démocratie locale en prend un petit coup. Si on nous avait interrogé, j’aurais conseillé de mettre la péniche derrière le conservatoire parce que là, au moins, les gens alcoolisés qui s’en vont n’ont que deux voies de sortie qui les amènent vers le tram.” Si ce cas précis déplaît à Alain Kossak, il affirme cependant que le projet de la ville sur la presqu’île Malraux est une réussite dans sa globalité. Le mélange entre espaces culturels et commerces a conquis les résidents.


Participez, Partagez avec l’Offre Neudorf !

à voir également dans cette catégorie

Dossier

Le Port du Rhin, le quartier en devenir de Strasbourg

Dossier

Un été au top au Neudorf